Verlaine

« Voici le temps des assassins »

Dans « Matinée d’ivresse », on trouve la formule « Voici le temps des assassins ».

Une interprétation a fait son chemin. Beaucoup voient dans le terme « assassins » une allusion à peine masquée au terme « haschischins » (et aux coreligionnaires de la secte des Haschischins, 1844-1849). Cette interprétation s’est ensuite imposée comme une évidence dans les notes de bas de pages de diverses éditions des Illuminations.

Mais, une autre allusion pourrait être défendue, faisant référence à un usage particulier du terme « assassins », qui avait marqué Paul Verlaine voire les personnages de son entourage immédiat (Arthur Rimbaud, Ernest Delahaye, Germain Nouveau, etc.). Un usage particulier du terme « assassinat » a été fait par un gendarme intervenant au cours de l’affaire du coup de revolver tiré par Paul Verlaine sur Arthur Rimbaud. Ce gendarme a orthographié le terme « asacinat », ce qui a marqué Verlaine.

Il écrit dans la section 4 de Mes prisons :

« écroué, dis-je, sous la rubrique, qui me fut transmise ès un papier où il y avait imprimé en tête sous une balance avec ‘pro justicia’ en exergue, rubrique écrite par le gendarme qui me remit la feuille d’écrou : / ‘Tentatiffe d’asacinat.’ »

Il écrit dans la section 6 :

« C’était-il meilleur que celle, de prévention, d’asacinat ? »

Il écrit dans la section 8 :

« ‘Oui, messieurs, l’assassin’ – il oubliait que l’accusation d’asacinat avait été abandonnée, ‘oui, l’assassin tire de sa poche un revolver à six coups chargé »

Dans un autre sens (celui rapporté par le gendarme), le terme serait revenu dans la bouche de Rimbaud durant l’épisode du coup de revolver :

« Rimbaud crut, à un moment donné, qu’il fouillait dans sa poche pour de nouveau s’armer du revolver et faire feu. C’est du moins l’explication que le plaignant a donnée par la suite. Soit effet de la peur, soit par une sorte de machination diabolique, qui était bien dans son caractère, et afin de se débarrasser brutalement de Ver- laine qui l’obsédait, Rimbaud se mit à courir vers un agent de police, en criant : à l’assassin ! Verlaine le suivit, comme un fou, courant, gesticulant, criant, menaçant peut-être. Rimbaud le désigna au policier. Arrestation.1 »

Là où l’on ne voit aujourd’hui qu’un accident, les intéressés voyaient sans doute un assassinat pour d’autres raisons encore. Dès 1872, Verlaine et Rimbaud auraient voulu changer le rôle du poète, le rendre comparable à celui de l’assassin. Le poète n’est plus le bourgeois mais le rebelle. Ils auraient entretenu des rumeurs, selon ce qu’écrivent Jules Bertaut et Alphonse Seché :

« Avec un calme imperturbable, ils se mirent alors à se raconter leurs soi-disant exploits de malfaiteurs. Assassinats, vols, viols de vieilles femmes, ils n’oublièrent rien, aucun détail. Et, pour ajouter à la véracité de leur récit ils échangeaient leurs impressions sur les pénitenciers dans lesquels ils étaient supposés avoir fait des séjours fréquents. Et comme tout cela était dit assez haut pour que chacun puisse entendre, les voyageurs qui consommaient à côté d’eux, ne tardèrent pas à manifester leur inquiétude. Évidemment, ils avaient affaire à deux criminels échappés de prison. La prudence indiquait de prévenir les gendarmes. C’est ce qui fut fait, car bientôt deux pandores survenaient qui intimaient l’ordre aux deux « individus » de les suivre. Verlaine et Rimbaud obéirent. « Ils sortirent — ajoute M. Lepelletier qui raconte cette anecdote au milieu des clignements d’yeux, des chuchotements, des mines effarées, et la légende courait bientôt, sur le quai, et de là se répandait en ville, qu’on venait d’arrêter deux célèbres assassins. Peu s’en fallut qu’on ne donnât des détails circonstanciés sur l’âge, le sexe, la situation de leurs victimes, et les dimensions des blessures qu’ils avaient faites.2 »

Que faut-il voir dans le terme « assassins » ?

– des fumeurs de haschisch ?

– une allusion à des usages particuliers du terme « assassins » faisant référence au compagnonnage entre Rimbaud et Verlaine, connu de leurs proches ?

– un synonyme de « poète » ?

– tout autre chose ?

1Bertaut, Jules ; Séché, Alphonse. Paul Verlaine. Paris : L. Michaud, « La Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains », [1909], p. 100.

2Bertaut, Jules ; Séché, Alphonse. Paul Verlaine. Paris : L. Michaud, « La Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains », [1909], p. 84.

Attention aux géraniums !

Dans sa lettre à Jean Richepin du 27 juillet 1875, Germain Nouveau demande des renseignements :
« Quels nouveaux théâtres, quels nouveaux drames ? Quoi des ministres ? des disputes religieuses ? Le cardinal Maning, et cette si éphémère et touchante Sarah Chandler ? »
Réalisant un téléscopage d’informations, on a cru voir dans Sarah Chandler une actrice.
En cherchant dans la presse londonienne, on trouve une trace de Sarah Chandler à cette époque. Âgée de 12 ans [13 selon The Illustrated London News], elle a été condamnée le 6 juillet 1874 à 14 jours d’emprisonnement et 4 ans de « reformatory ». Son tort ? Avoir arraché un géranium. On ne plaisante pas avec les plantes ! [Source : Raymond Powell, Local history from blue book, 1962, p. 3.]
Nouveau avait, lors de la condamnation, déjà quitté Londres. Peut-être a-t-il appris ce fait-divers de Verlaine. Dans la même lettre à Richepin, Nouveau l’informe : « J’ai des nouvelles de P.V. il se pourrait que tu le rencontres à Londres ces jours-ci. »

Don Juan aux Enfers

Dans sa lettre à Paul Verlaine du 17 août 1875, Germain Nouveau écrit :

« Don Juan aux Enfers ne veut rien dire – qu’aux Enfers ! Est-ce bête ! »

Les éditions établies par P.-O. Walzer et M. Pakenham établissent un rapprochement avec « Don Juan aux enfers » de Baudelaire.

Deux mois après cette lettre, Nouveau fait référence au poème « Don Juan pipé » de Verlaine. Dans ce poème, figurent les deux vers :

« Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde
Est aux enfers ainsi qu’un pauvre immonde » [nous soulignons]

Référence à Baudelaire uniquement ou allusion directe à un poème envoyé par son correspondant ?