Rimbaud

Échange avec Pierre Brunel

L’échange avec Pierre Brunel, organisé par Jérôme Thélot à l’université Lyon 3 le 7 avril 2015, a été mis en ligne.

Première partie :

Seconde partie :

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« Dévotion » et « Démocratie », un seul feuillet ?

Dans le recueil Illuminations, on trouve les deux textes « Dévotion » et « Démocratie ». Ils ont été inclus d‘abord tardivement, dans les dernières places (7e et 8e positions) de la dernière et très problématique livraison (9e) de la revue La Vogue de 1886. Puis, dans toutes les éditions. Appartiennent-ils au même projet ? La question n’a pas été posée, bien qu’elle soit légitime.

Il est important de rappeler qu’il s’agit des deux seuls poèmes publiés dans ce recueil pour lesquels on ne connaît pas les manuscrits, ni même la description matérielle de ces manuscrits.

Malgré tout, on a écrit à leur sujet :

– « Dévotion » et « Démocratie » sont des « poèmes isolés sur un seul feuillet » [éd. des Illuminations de 1985 par A. Guyaux, p. 304].

– « Dévotion » et « Démocratie » sont des « textes figurant sur des feuillets séparés » [M. Murat, L’Art de Rimbaud, 2002, p. 279].

Pourtant, rien ne permet d’affirmer cela. On ignore toujours comment ont été copiés ces deux textes, par qui, et s’ils figurent sur un ou plusieurs feuillets, s’ils sont transcrits sur des feuillets indépendants ou non, etc. On ne pourra apporter de précisions que si ces manuscrits réapparaissaient.

Néanmoins, ces vérités trop hâtivement formulées sont nombreuses concernant les Illuminations, c’est pourquoi il est nécessaire de reprendre une à une les différentes vérités qui se seraient imposées. Parmi les éléments méritant d’être réexaminés (la liste n’est pas exhaustive) :

– le titre (des discussions portent sur le fait de savoir s’il faut parler des « Illuminations » ou de « Les Illuminations »… alors qu’on ne connaît aucune inscription autorisée d’un tel titre. D’autres questions tout aussi légitimes pourraient-être : est-ce que ce mot réfère au contenu constitué par la tradition éditoriale, était-ce un titre ou un mot pris comme titre ?) ;

– la notion de recueil cohérent (nombreux sont ceux qui le présentent encore comme ayant un début et une fin… alors qu’il s’agit clairement d’un recueil non autorisé constitué arbitrairement) ;

– le contenu précis (la version de Bouillane de Lacoste de 1949 a enlevé les vers, a intégré des proses – y compris « Bethsaïda » – et s’est aujourd’hui imposée à l’exception de « Bethsaïda »… alors qu’elle s’est constituée à partir d’une série de raisonnements erronés. N’y aurait-il pas encore plusieurs autres poèmes appartenant à des projets différents, mêlés dans la forme actuelle du recueil ?) ;

– etc.

« Voici le temps des assassins »

Dans « Matinée d’ivresse », on trouve la formule « Voici le temps des assassins ».

Une interprétation a fait son chemin. Beaucoup voient dans le terme « assassins » une allusion à peine masquée au terme « haschischins » (et aux coreligionnaires de la secte des Haschischins, 1844-1849). Cette interprétation s’est ensuite imposée comme une évidence dans les notes de bas de pages de diverses éditions des Illuminations.

Mais, une autre allusion pourrait être défendue, faisant référence à un usage particulier du terme « assassins », qui avait marqué Paul Verlaine voire les personnages de son entourage immédiat (Arthur Rimbaud, Ernest Delahaye, Germain Nouveau, etc.). Un usage particulier du terme « assassinat » a été fait par un gendarme intervenant au cours de l’affaire du coup de revolver tiré par Paul Verlaine sur Arthur Rimbaud. Ce gendarme a orthographié le terme « asacinat », ce qui a marqué Verlaine.

Il écrit dans la section 4 de Mes prisons :

« écroué, dis-je, sous la rubrique, qui me fut transmise ès un papier où il y avait imprimé en tête sous une balance avec ‘pro justicia’ en exergue, rubrique écrite par le gendarme qui me remit la feuille d’écrou : / ‘Tentatiffe d’asacinat.’ »

Il écrit dans la section 6 :

« C’était-il meilleur que celle, de prévention, d’asacinat ? »

Il écrit dans la section 8 :

« ‘Oui, messieurs, l’assassin’ – il oubliait que l’accusation d’asacinat avait été abandonnée, ‘oui, l’assassin tire de sa poche un revolver à six coups chargé »

Dans un autre sens (celui rapporté par le gendarme), le terme serait revenu dans la bouche de Rimbaud durant l’épisode du coup de revolver :

« Rimbaud crut, à un moment donné, qu’il fouillait dans sa poche pour de nouveau s’armer du revolver et faire feu. C’est du moins l’explication que le plaignant a donnée par la suite. Soit effet de la peur, soit par une sorte de machination diabolique, qui était bien dans son caractère, et afin de se débarrasser brutalement de Ver- laine qui l’obsédait, Rimbaud se mit à courir vers un agent de police, en criant : à l’assassin ! Verlaine le suivit, comme un fou, courant, gesticulant, criant, menaçant peut-être. Rimbaud le désigna au policier. Arrestation.1 »

Là où l’on ne voit aujourd’hui qu’un accident, les intéressés voyaient sans doute un assassinat pour d’autres raisons encore. Dès 1872, Verlaine et Rimbaud auraient voulu changer le rôle du poète, le rendre comparable à celui de l’assassin. Le poète n’est plus le bourgeois mais le rebelle. Ils auraient entretenu des rumeurs, selon ce qu’écrivent Jules Bertaut et Alphonse Seché :

« Avec un calme imperturbable, ils se mirent alors à se raconter leurs soi-disant exploits de malfaiteurs. Assassinats, vols, viols de vieilles femmes, ils n’oublièrent rien, aucun détail. Et, pour ajouter à la véracité de leur récit ils échangeaient leurs impressions sur les pénitenciers dans lesquels ils étaient supposés avoir fait des séjours fréquents. Et comme tout cela était dit assez haut pour que chacun puisse entendre, les voyageurs qui consommaient à côté d’eux, ne tardèrent pas à manifester leur inquiétude. Évidemment, ils avaient affaire à deux criminels échappés de prison. La prudence indiquait de prévenir les gendarmes. C’est ce qui fut fait, car bientôt deux pandores survenaient qui intimaient l’ordre aux deux « individus » de les suivre. Verlaine et Rimbaud obéirent. « Ils sortirent — ajoute M. Lepelletier qui raconte cette anecdote au milieu des clignements d’yeux, des chuchotements, des mines effarées, et la légende courait bientôt, sur le quai, et de là se répandait en ville, qu’on venait d’arrêter deux célèbres assassins. Peu s’en fallut qu’on ne donnât des détails circonstanciés sur l’âge, le sexe, la situation de leurs victimes, et les dimensions des blessures qu’ils avaient faites.2 »

Que faut-il voir dans le terme « assassins » ?

– des fumeurs de haschisch ?

– une allusion à des usages particuliers du terme « assassins » faisant référence au compagnonnage entre Rimbaud et Verlaine, connu de leurs proches ?

– un synonyme de « poète » ?

– tout autre chose ?

1Bertaut, Jules ; Séché, Alphonse. Paul Verlaine. Paris : L. Michaud, « La Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains », [1909], p. 100.

2Bertaut, Jules ; Séché, Alphonse. Paul Verlaine. Paris : L. Michaud, « La Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains », [1909], p. 84.

André Breton parle des Illuminations en 1949

« Saura-t-on jamais quelle part de réciprocité fut mise alors entre ces deux êtres de génie ? Sur ce séjour du 178 Stamford Street, Waterloo Road, qui fut en commun le leur, se referme une des grandes parenthèses de notre temps. (…) Rimbaud-Nouveau, Nouveau-Rimbaud : on n’aura rien dit, on n’aura rien franchi poétiquement tant qu’on n’aura pas élucidé ce rapport ».

André Breton, Flagrant délit : Rimbaud devant la conjuration de l’imposture et du truquage, Paris, Thésée, 1949.

Nous tentons d’apporter des éclaircissements ici.

Erreurs factuelles : Bouillane de Lacoste et les Illuminations [à suivre]

Dès le premier paragraphe de sa thèse portant sur le recueil factice Illuminations, Bouillane de Lacoste pose un postulat de départ faux, en écrivant : « On se propose de résoudre ici un captivant problème d’histoire littéraire. Il s’agit de fixer la date relative des deux derniers ouvrages composés par Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer et les Illuminations ».

Balayant d’emblée un point reconnu comme problématique (à savoir le contenu même du recueil factice Illuminations), il se pose ainsi la question de la datation des textes. Or, comment est-il possible de dater un recueil sans s’accorder sur le contenu même de ce recueil ? Bouillane de Lacoste simplifie le problème en partant du présupposé selon lequel les Illuminations seraient la somme des textes en prose publiés dans la revue La Vogue en 1886 ainsi que les proses (à une exception près) ajoutées dans l’édition Vanier.

Un autre problème, plus important encore, de sa démonstration est l’étonnante confusion qu’il opère systématiquement entre date de copie et date d’écriture. La plupart des textes en prose peuvent en effet facilement être datés de l’époque du compagnonnage d’Arthur Rimbaud avec Germain Nouveau, commencé à Paris puis achevé à Londres en 1874. Cette datation repose sur un élément incontestable : la présence de la main des deux personnes dans les feuillets paginés tardivement de 1 à 24. Pour autant, s’il est possible de dater ces copies de cette époque, il est en revanche hâtif de dater la production de ces textes de cette époque : ils ont pu avoir été composés le jour même aussi bien que plusieurs jours, mois, voire années auparavant. Seule la critique interne permettrait d’apporter des éclaircissements sur cette question que néglige intégralement Bouillane de Lacoste. Par ailleurs, tous les textes rassemblés dans le recueil factice Illuminations n’ont pas été copiés à ce moment.

Sa tentative de datation repose en outre sur un principe idéologique : réhabiliter Verlaine, qui espérait qu’après Une Saison en enfer (recueil dans lequel Rimbaud se montre assez sévère avec lui) Rimbaud avait continué à écrire et avait retrouvé la sérénité (tout comme lui, en prison).