Auteur : Eddie Breuil

André Breton parle des Illuminations en 1949

« Saura-t-on jamais quelle part de réciprocité fut mise alors entre ces deux êtres de génie ? Sur ce séjour du 178 Stamford Street, Waterloo Road, qui fut en commun le leur, se referme une des grandes parenthèses de notre temps. (…) Rimbaud-Nouveau, Nouveau-Rimbaud : on n’aura rien dit, on n’aura rien franchi poétiquement tant qu’on n’aura pas élucidé ce rapport ».

André Breton, Flagrant délit : Rimbaud devant la conjuration de l’imposture et du truquage, Paris, Thésée, 1949.

Nous tentons d’apporter des éclaircissements ici.

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Don Juan aux Enfers

Dans sa lettre à Paul Verlaine du 17 août 1875, Germain Nouveau écrit :

« Don Juan aux Enfers ne veut rien dire – qu’aux Enfers ! Est-ce bête ! »

Les éditions établies par P.-O. Walzer et M. Pakenham établissent un rapprochement avec « Don Juan aux enfers » de Baudelaire.

Deux mois après cette lettre, Nouveau fait référence au poème « Don Juan pipé » de Verlaine. Dans ce poème, figurent les deux vers :

« Don Juan qui fut grand Seigneur en ce monde
Est aux enfers ainsi qu’un pauvre immonde » [nous soulignons]

Référence à Baudelaire uniquement ou allusion directe à un poème envoyé par son correspondant ?

Erreurs factuelles : Bouillane de Lacoste et les Illuminations [à suivre]

Dès le premier paragraphe de sa thèse portant sur le recueil factice Illuminations, Bouillane de Lacoste pose un postulat de départ faux, en écrivant : « On se propose de résoudre ici un captivant problème d’histoire littéraire. Il s’agit de fixer la date relative des deux derniers ouvrages composés par Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer et les Illuminations ».

Balayant d’emblée un point reconnu comme problématique (à savoir le contenu même du recueil factice Illuminations), il se pose ainsi la question de la datation des textes. Or, comment est-il possible de dater un recueil sans s’accorder sur le contenu même de ce recueil ? Bouillane de Lacoste simplifie le problème en partant du présupposé selon lequel les Illuminations seraient la somme des textes en prose publiés dans la revue La Vogue en 1886 ainsi que les proses (à une exception près) ajoutées dans l’édition Vanier.

Un autre problème, plus important encore, de sa démonstration est l’étonnante confusion qu’il opère systématiquement entre date de copie et date d’écriture. La plupart des textes en prose peuvent en effet facilement être datés de l’époque du compagnonnage d’Arthur Rimbaud avec Germain Nouveau, commencé à Paris puis achevé à Londres en 1874. Cette datation repose sur un élément incontestable : la présence de la main des deux personnes dans les feuillets paginés tardivement de 1 à 24. Pour autant, s’il est possible de dater ces copies de cette époque, il est en revanche hâtif de dater la production de ces textes de cette époque : ils ont pu avoir été composés le jour même aussi bien que plusieurs jours, mois, voire années auparavant. Seule la critique interne permettrait d’apporter des éclaircissements sur cette question que néglige intégralement Bouillane de Lacoste. Par ailleurs, tous les textes rassemblés dans le recueil factice Illuminations n’ont pas été copiés à ce moment.

Sa tentative de datation repose en outre sur un principe idéologique : réhabiliter Verlaine, qui espérait qu’après Une Saison en enfer (recueil dans lequel Rimbaud se montre assez sévère avec lui) Rimbaud avait continué à écrire et avait retrouvé la sérénité (tout comme lui, en prison).

Un plagiat peut en cacher un autre [Ducasse, Hugo et Shakespeare]

La première livraison des Poésies d’Isidore Ducasse, à la différence de la seconde, est pauvre en plagiats. Sa dernière maxime est commentée :

« Toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle. » (I, 53)

Elle est rapprochée, dans différentes éditions, des vers du poème « Nox » de Victor Hugo :

« Toutes les eaux de ton abîme,
Hélas ! passeraient sur ce crime,
Ô vaste mer, sans le laver ! »

Mais, un autre plagiat pourrait être aussi évident, celui de Richard III de Shakespeare, dramaturge que Ducasse avait déjà plagié et commenté :

« Not all the water in the rough rude sea
Can Wash the balm off from anointed king. » (Richard III, acte III, scène 2)

En positionnant à la fin de ses premières Poésies une maxime à la tournure laissant penser qu’elle aurait pu avoir été employée à plusieurs reprises, Ducasse met-il l’accent sur sa poétique de la modification de l’héritage culturel et intellectuel ?

 

Un plagiat peut en cacher un autre [Ducasse et Bonald]

Plagiat, réécriture, correction, amélioration, collage ? Comment interpréter les éléments textuels repris et modifiés par Isidore Ducasse dans ses Chants de Maldoror et ses Poésies ? La bonne connaissance de ces principes de reprise permettrait de mieux comprendre la signification de l’œuvre. La découverte de ces reprises progresse régulièrement. Si l’on se cantonne aux Poésies, on conçoit généralement Ducasse comme un correcteur. N’écrit-il pas que le plagiat « efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. » (II, 59). Il se contenterait alors d’appliquer cette méthode aux grands classiques et aux moralistes, comme Vauvenargues.

Parmi les reprises connues, figure celle de Vauvenargues :

« Les grandes pensées viennent du cœur. » (Vauvenargues, 127)

laquelle aurait été modifiée par Ducasse sous la forme :

« Les grandes pensées viennent de la raison ! » (Poésies II, 3).

Seulement, certaines reprises auraient-elles pu avoir été inspirées indirectement ? En effet, on lit dans un ouvrage de Bonald la maxime suivante :

« 9. Les grandes pensées viennent du cœur, dit Vauvenargues. Cette maxime est incomplète, et il aurait dû ajouter : les grandes et légitimes affectations viennent de la raison.[1] »

L’ouvrage, paru peu avant la publication des Poésies, a pu servir à Ducasse pour sa reprise. Si cette maxime est bien la source de Ducasse, il ne faut plus dire que Ducasse corrige Vauvenargues, mais que Ducasse corrige Bonald corrigeant Vauvenargues. Si Ducasse s’était inspiré de cette maxime de Bonald plutôt que de celle de Vauvenargues, cela signifie non pas uniquement qu’il veut innover en corrigeant les écrivains antérieurs, mais qu’il s’inscrit dans (ou se positionne en rapport avec) la tradition du commentaire apporté sur l’héritage intellectuel. « Rien n’est dit. L’on vient trop tôt depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes. Sur ce qui concerne les mœurs, comme sur le reste, le moins bon est enlevé. Nous avons l’avantage de travailler après les anciens, les habiles d’entre les modernes. » écrit Ducasse (II, 154). Tout est dit. C’est cette esthétique d’un progrès intellectuel constant que ce poète défend.

[1] Esprit de M. de Bonald ou recueil méthodique de ses principales pensées par M. Le duc de Beaumont, troisième édition considérablement augmentée d’après les manuscrits laissés par l’auteur, Paris : Librairie F. Wattelier et Cie, 1870, p. 4.