Auteur : Eddie Breuil

Que sont les villes ?

Dans le n° 1158 de La Nouvelle Quinzaine littéraire, en kiosque dès le 1er octobre 2016, vous pourrez lire un article avec une lecture inédite du texte « Villes » [« Ce sont des villes »] de Germain Nouveau, publié traditionnellement dans les recueils Illuminations, attribué par erreur à Arthur Rimbaud. Cette lecture replace le texte dans le contexte qui l’a vu naître.

Lire Germain Nouveau

La majorité des textes de Germain Nouveau ont été publiés de façon non autorisée ou simplement posthume.

La poésie de Germain Nouveau a évolué significativement.

Pour se faire une idée de sa poésie à l’époque du compagnonnage d’Arthur Rimbaud, il faut lire ses premiers textes, par exemple :
– pour les proses : les « Notes parisiennes » (assurément contemporaines ou antérieures au séjour commun avec Rimbaud à Londres)
– pour les vers : « Retour », « Sonnet d’été »
– des textes composés à des dates incertaines mais caractéristiques de la poétique de Nouveau : « La Maison »

Voici une sélection des éditions auxquelles tout lecteur pourra se reporter :

1. Quelques premiers vers

Germain Nouveau, Quelques premiers vers, éd. Pascale Vandegeerde et Jean-Philippe de Wind, Bruxelles, Société de découragement de l’escrime, 2009. 12 euros + frais de port. Commande uniquement par email en contactant les éditeurs : premiersversgn [at] yahoo.fr.

L’édition propose trois entrées pour chaque poème :
– le poème établi
– la reproduction fac-simile du manuscrit ou de l’édition originale
– des éléments historiques sur le poème

2. Œuvres complètes (Bibliothèque de La Pléiade)

Lautréamont et Germain Nouveau, Œuvres complètes, édition P. O.  Walzer, Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de La Pléiade, 1970.

L’édition n’est plus disponible que dans le marché de l’occasion.

3. Pages complémentaires

Michael Pakenham, Germain Nouveau, Pages complémentaires, University of Exeter, 1983.

L’édition n’est plus disponible que dans le marché de l’occasion. Le prix est abordable.

4. L’Amour de l’amour

Germain Nouveau, L’Amour de l’amour, choix établi et présenté par Jacques Brenner, Paris, La Différence, 1992.

Pour le commander, cliquer ici.

5. Wikisource

Wikisource propos quelques éditions corrigées par plusieurs lecteurs.

Tous les poèmes ne sont pas présents (on ne trouvera pas, par exemple, « Cadenette » [je peux en envoyer une version numérique à toute personne qui m’en ferait la demande]).

Accès par ordre alphabétique des textes.

6. Autres éditions

Parmi les autres éditions, nombreuses sont celles qui donnent à lire le recueil La Doctrine de l’amour. Ce recueil aurait été, selon Léonce de Larmandie, transcrit de mémoire. Germain Nouveau a lui déclaré, après avoir été informé, tardivement, de la publication non-autorisée : « Vous me faites dire ce que vous voulez là-dedans ! ».

Peste carbonique

L’expression « peste carbonique » est présente dans le manuscrit non signé « Jeunesse I », qui sera publié dans le recueil non autorisé Illuminations.

Grâce à une recherche d’occurrence sur le site Gallica, (recherche effectuée par le blog « Rimbaud Ivre ») l’expression « peste carbonique » est retrouvée dans deux livraisons du journal Le Temps. A la date du 9 mars 1874, on lit en effet :

« La peste en Mésopotamie. – M. le docteur Tholozan adresse un mémoire dans lequel il trace l’histoire de la peste carbonique en Mésopotamie »

Il s’agissait assurément d’un lapsus pour « peste bubonique » puisque dans le même journal, daté du 16 mars, le lapsus est reconnu :

« En parlant, dans notre dernier compte rendu de la peste étudiée en Mésopotamie par M. Tholozan, il s’agissait de la peste bubonique et non de la peste carbonique. ».

Il restait à se demander : comment l’auteur du texte « Jeunesse I » a-t-il eu accès à cette coupure, si telle est bien la source ?

On sait qu’Arthur Rimbaud se trouve en Angleterre en mars 1874 puisque la lettre de Germain Nouveau du 26 mars 1874 nous apprend que ce dernier s’y trouve en compagnie de l’auteur d’Une Saison en enfer. Rimbaud était-il à Paris en mars ? On ne peut pas le savoir. Par contre, il semble certain que Nouveau y était, puisque sa lettre semble évoquer un départ soudain, apparemment pour rejoindre son nouvel ami.

Le périodique Le Temps, du 9 mars 1874, a dû être consulté à Paris. Qui cette brève pouvait-elle intéresser ?

La référence à la Mésopotamie est une piste pour répondre à cette question.

Germain Nouveau s’intéressait à cette époque à la Mésopotamie et à Ninive. Cet intérêt apparaît, entre autres, dans les Notes parisiennes, notes assurément contemporaines (voire antérieures, si l’on en croit leur titre) aux textes recueillis sans autorisation sous le titre Illuminations :

– dans la section 1, Nouveau écrit : « l’œuvre d’un coiffeur de Ninive » (ancienne ville de l’Assyrie dans le Nord de la Mésopotamie) ;

– dans la section 3, Nouveau écrit : « Elle rend le salut au duc de la Mésopotamie ».

Comme le démontre efficacement Pierre-Olivier Walzer dans son édition, sortie du catalogue de La Pléiade (p. 1214), Nouveau s’était informé précisément au sujet de la Mésopotamie.

Qu’il relève, avant son départ pour Londres pour rejoindre Rimbaud, une brève ayant trait à la Mésopotamie n’est donc nullement surprenant.

« Dévotion » et « Démocratie », un seul feuillet ?

Dans le recueil Illuminations, on trouve les deux textes « Dévotion » et « Démocratie ». Ils ont été inclus d‘abord tardivement, dans les dernières places (7e et 8e positions) de la dernière et très problématique livraison (9e) de la revue La Vogue de 1886. Puis, dans toutes les éditions. Appartiennent-ils au même projet ? La question n’a pas été posée, bien qu’elle soit légitime.

Il est important de rappeler qu’il s’agit des deux seuls poèmes publiés dans ce recueil pour lesquels on ne connaît pas les manuscrits, ni même la description matérielle de ces manuscrits.

Malgré tout, on a écrit à leur sujet :

– « Dévotion » et « Démocratie » sont des « poèmes isolés sur un seul feuillet » [éd. des Illuminations de 1985 par A. Guyaux, p. 304].

– « Dévotion » et « Démocratie » sont des « textes figurant sur des feuillets séparés » [M. Murat, L’Art de Rimbaud, 2002, p. 279].

Pourtant, rien ne permet d’affirmer cela. On ignore toujours comment ont été copiés ces deux textes, par qui, et s’ils figurent sur un ou plusieurs feuillets, s’ils sont transcrits sur des feuillets indépendants ou non, etc. On ne pourra apporter de précisions que si ces manuscrits réapparaissaient.

Néanmoins, ces vérités trop hâtivement formulées sont nombreuses concernant les Illuminations, c’est pourquoi il est nécessaire de reprendre une à une les différentes vérités qui se seraient imposées. Parmi les éléments méritant d’être réexaminés (la liste n’est pas exhaustive) :

– le titre (des discussions portent sur le fait de savoir s’il faut parler des « Illuminations » ou de « Les Illuminations »… alors qu’on ne connaît aucune inscription autorisée d’un tel titre. D’autres questions tout aussi légitimes pourraient-être : est-ce que ce mot réfère au contenu constitué par la tradition éditoriale, était-ce un titre ou un mot pris comme titre ?) ;

– la notion de recueil cohérent (nombreux sont ceux qui le présentent encore comme ayant un début et une fin… alors qu’il s’agit clairement d’un recueil non autorisé constitué arbitrairement) ;

– le contenu précis (la version de Bouillane de Lacoste de 1949 a enlevé les vers, a intégré des proses – y compris « Bethsaïda » – et s’est aujourd’hui imposée à l’exception de « Bethsaïda »… alors qu’elle s’est constituée à partir d’une série de raisonnements erronés. N’y aurait-il pas encore plusieurs autres poèmes appartenant à des projets différents, mêlés dans la forme actuelle du recueil ?) ;

– etc.

André Breton parle de Germain Nouveau en 1923

« J’ai pour le grand poète des Valentines l’admiration la plus profonde. Le silence fait aujourd’hui sur son œuvre m’apparaît comme l’injustice la plus inconcevable, mais Germain Nouveau et son immense désinvolture ne seront jamais argument d’histoire littéraire. Germain Nouveau, et c’est même, je crois, le sens de toute son attitude, se moquait bien de voir attribuer telle ou telle chose à qui que ce soit, et à soi-même. »

Lettre d’André Breton, L’Éclair, 25 octobre 1923.

« Voici le temps des assassins »

Dans « Matinée d’ivresse », on trouve la formule « Voici le temps des assassins ».

Une interprétation a fait son chemin. Beaucoup voient dans le terme « assassins » une allusion à peine masquée au terme « haschischins » (et aux coreligionnaires de la secte des Haschischins, 1844-1849). Cette interprétation s’est ensuite imposée comme une évidence dans les notes de bas de pages de diverses éditions des Illuminations.

Mais, une autre allusion pourrait être défendue, faisant référence à un usage particulier du terme « assassins », qui avait marqué Paul Verlaine voire les personnages de son entourage immédiat (Arthur Rimbaud, Ernest Delahaye, Germain Nouveau, etc.). Un usage particulier du terme « assassinat » a été fait par un gendarme intervenant au cours de l’affaire du coup de revolver tiré par Paul Verlaine sur Arthur Rimbaud. Ce gendarme a orthographié le terme « asacinat », ce qui a marqué Verlaine.

Il écrit dans la section 4 de Mes prisons :

« écroué, dis-je, sous la rubrique, qui me fut transmise ès un papier où il y avait imprimé en tête sous une balance avec ‘pro justicia’ en exergue, rubrique écrite par le gendarme qui me remit la feuille d’écrou : / ‘Tentatiffe d’asacinat.’ »

Il écrit dans la section 6 :

« C’était-il meilleur que celle, de prévention, d’asacinat ? »

Il écrit dans la section 8 :

« ‘Oui, messieurs, l’assassin’ – il oubliait que l’accusation d’asacinat avait été abandonnée, ‘oui, l’assassin tire de sa poche un revolver à six coups chargé »

Dans un autre sens (celui rapporté par le gendarme), le terme serait revenu dans la bouche de Rimbaud durant l’épisode du coup de revolver :

« Rimbaud crut, à un moment donné, qu’il fouillait dans sa poche pour de nouveau s’armer du revolver et faire feu. C’est du moins l’explication que le plaignant a donnée par la suite. Soit effet de la peur, soit par une sorte de machination diabolique, qui était bien dans son caractère, et afin de se débarrasser brutalement de Ver- laine qui l’obsédait, Rimbaud se mit à courir vers un agent de police, en criant : à l’assassin ! Verlaine le suivit, comme un fou, courant, gesticulant, criant, menaçant peut-être. Rimbaud le désigna au policier. Arrestation.1 »

Là où l’on ne voit aujourd’hui qu’un accident, les intéressés voyaient sans doute un assassinat pour d’autres raisons encore. Dès 1872, Verlaine et Rimbaud auraient voulu changer le rôle du poète, le rendre comparable à celui de l’assassin. Le poète n’est plus le bourgeois mais le rebelle. Ils auraient entretenu des rumeurs, selon ce qu’écrivent Jules Bertaut et Alphonse Seché :

« Avec un calme imperturbable, ils se mirent alors à se raconter leurs soi-disant exploits de malfaiteurs. Assassinats, vols, viols de vieilles femmes, ils n’oublièrent rien, aucun détail. Et, pour ajouter à la véracité de leur récit ils échangeaient leurs impressions sur les pénitenciers dans lesquels ils étaient supposés avoir fait des séjours fréquents. Et comme tout cela était dit assez haut pour que chacun puisse entendre, les voyageurs qui consommaient à côté d’eux, ne tardèrent pas à manifester leur inquiétude. Évidemment, ils avaient affaire à deux criminels échappés de prison. La prudence indiquait de prévenir les gendarmes. C’est ce qui fut fait, car bientôt deux pandores survenaient qui intimaient l’ordre aux deux « individus » de les suivre. Verlaine et Rimbaud obéirent. « Ils sortirent — ajoute M. Lepelletier qui raconte cette anecdote au milieu des clignements d’yeux, des chuchotements, des mines effarées, et la légende courait bientôt, sur le quai, et de là se répandait en ville, qu’on venait d’arrêter deux célèbres assassins. Peu s’en fallut qu’on ne donnât des détails circonstanciés sur l’âge, le sexe, la situation de leurs victimes, et les dimensions des blessures qu’ils avaient faites.2 »

Que faut-il voir dans le terme « assassins » ?

– des fumeurs de haschisch ?

– une allusion à des usages particuliers du terme « assassins » faisant référence au compagnonnage entre Rimbaud et Verlaine, connu de leurs proches ?

– un synonyme de « poète » ?

– tout autre chose ?

1Bertaut, Jules ; Séché, Alphonse. Paul Verlaine. Paris : L. Michaud, « La Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains », [1909], p. 100.

2Bertaut, Jules ; Séché, Alphonse. Paul Verlaine. Paris : L. Michaud, « La Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains », [1909], p. 84.

Attention aux géraniums !

Dans sa lettre à Jean Richepin du 27 juillet 1875, Germain Nouveau demande des renseignements :
« Quels nouveaux théâtres, quels nouveaux drames ? Quoi des ministres ? des disputes religieuses ? Le cardinal Maning, et cette si éphémère et touchante Sarah Chandler ? »
Réalisant un téléscopage d’informations, on a cru voir dans Sarah Chandler une actrice.
En cherchant dans la presse londonienne, on trouve une trace de Sarah Chandler à cette époque. Âgée de 12 ans [13 selon The Illustrated London News], elle a été condamnée le 6 juillet 1874 à 14 jours d’emprisonnement et 4 ans de « reformatory ». Son tort ? Avoir arraché un géranium. On ne plaisante pas avec les plantes ! [Source : Raymond Powell, Local history from blue book, 1962, p. 3.]
Nouveau avait, lors de la condamnation, déjà quitté Londres. Peut-être a-t-il appris ce fait-divers de Verlaine. Dans la même lettre à Richepin, Nouveau l’informe : « J’ai des nouvelles de P.V. il se pourrait que tu le rencontres à Londres ces jours-ci. »