« ne rien s’attribuer à soi-même »

« ne rien s’attribuer à soi-même »

Cette parole, non publiée par Germain Nouveau, figure sur un carnet de 16 pages, identifié comme lot 280 dans le catalogue de la vente à Paris, Hôtel Drouot, Lettres et manuscrits autographes, documents historiques, 22 mai 2001.

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Un commentaire

  1. Le livre d’Eddie Breuil, Du Nouveau chez Rimbaud , peut sembler d’un format presque mince pour des hypothèses aussi renversantes que celles qu’il formule à l’issue de sa passionnante enquête (renversantes, d’abord pour les lecteurs professionnels de Rimbaud qui seraient dès lors amenés à voir leurs thèses s’effondrer d’un coup, et le fruit de leurs longs travaux devenir caduc…). Mais ce livre, éloigné de tous les bavardages auxquels semble d’ordinaire convier l’œuvre de Rimbaud, est admirablement documenté, son argumentation convaincante, en phrases nettes et précises, sans que l’auteur ne se départisse jamais d’une parfaite sensibilité littéraire à l’œuvre dont il parle. Au fond, il invite à la discussion plutôt qu’à l’anathème .
    Il a au moins un double mérite:
    – Loin d’attenter à la figure du « grand poète », il permet de rendre sa cohérence au trajet d’Arthur Rimbaud : comment un esprit aussi décidé se serait-il laisser aller aux « petites lâchetés en retard » des Illuminations après l’Adieu à la poésie, clairement formulé dès une Saison en enfer. Et le reste de son existence a bien montré l’irrévocabilité de sa décision
    – – Il attire enfin l’attention sur une figure singulière de la littérature: Germain Nouveau, dont, en effet, quelques poèmes, ainsi que la correspondance, montrent une troublante proximité avec les Illuminations.

    Rejetant le questionnement d’Eddie Breuil quant à l’attribution de l’œuvre à Rimbaud, beaucoup ont fait valoir à juste titre que Germain Nouveau ne la contesta jamais, lui-même ; d’autres, plus audacieux, sont même allé jusqu’à prétendre qu’il l’aurait confirmée, ce qui est évidemment inexact, et ne témoigne que de leur ignorance ou mauvaise foi. La vérité est la suivante : lorsqu’il eut connaissance de l’édition des Illuminations, Germain Nouveau, déjà mué en clochard mystique, ne se réclamant plus que de saint Benoît Labre, avait définitivement tourné le dos à toute préoccupation de carrière littéraire ou d’édition. Il eut en effet connaissance de l’œuvre de Rimbaud mais, comme le note André Breton en 1923, peu de temps après la parution posthume des œuvres de Nouveau enfin révélées au public : « Germain Nouveau, et c’est même, je crois, le sens de toute son attitude, se moquait bien de voir attribuer telle ou telle chose à qui que ce soit, et à soi-même. ».
    La publication sous le nom de Rimbaud des Illuminations laissa-t-elle Germain Nouveau entièrement indifférent ? Pas tout à fait.
    Car est toutefois parvenu jusqu’à nous, tiré du Calepin du mendiant, un fort étrange sonnet de Germain Nouveau, qui fait manifestement écho à l’édition, datée de 1898, des œuvres de Rimbaud qu’il aurait eu alors entre les mains et dans lesquelles figurent évidemment les Illuminations : ce sonnet reprend en effet dans sa deuxième strophe, tels qu’ils sont rapportés par le préfacier, les termes de Rimbaud abyssinien pour qualifier la poésie de son jeune âge : « absurde », « dégoutant » et « ridicule ».
    Eddie Breuil, dans sa récente discussion publique à l’université de Lyon en compagnie de Pierre Brunel, a eu raison d’attirer l’attention sur ce texte crayonné par Nouveau, et presque trop alambiqué pour être intelligible à première lecture :

    A J.A.R

    Et moi, je vois aussi toute chose autrement,
    Et je dis comme vous que nous sommes un poète.
    De notre père Hugo nous avons la cravate,
    Nous rimons du Phébus dans le haut allemand

    Tous vos jolis brillants ne valent pas leur boîte,
    Ni votre imagerie, un peintre d’ornement.
    Quel « absurde » écolier! Le « ridicule » amant!
    Tiens! « dégoûtant » chanteur de la note inexacte!

    Vous qui coiffez les gens, vous voilà bien coiffé
    Je n’aurai qu’un petit le bonnet étoffé.
    Déjà s’en mord un doigt votre grande niaise.

    Mais sur elle du goût remportez donc le prix;
    Ou tâche que tes vers, cirés par antithèse,
    Reluisent pour longtemps sous tes justes mépris!

    Quel sens donner à ce bien curieux épigramme, avec son infernale ronde pronominale, où l’on passe du « je » au « nous » et du « vous » au « tu » sans crier gare? Pour un peu, on en viendrait presque à douter du principe même d’identité…
    Voici la lecture (peu autorisée, à vrai dire) que je hasarde :
    Le titre du poème est composé des initiales de Rimbaud (Jean-Arthur Rimbaud). C’est de lui qu’il s’agit.
    la troisième strophe comporte entre guillemets les fameux termes de Rimbaud rapportés par l’édition de 1898 et cités plus haut, laquelle n’en affirme pas moins l’éclat poétique de l’œuvre rimbaldienne. C’est donc au préfacier ou éditeur que s’adresse le « vous » : « Et je dis comme vous que nous sommes un poète. »
    Il est remarquable d’observer que Germain Nouveau s’implique dans le « Nous » tout en écrivant étrangement au singulier le prédicat « poète » (ou « poate » pour le besoin de la rime et par goût de la plaisanterie ?), comme si le livre qu’il avait sous la main les concernait étrangement tous deux ou qu’ils n’y faisaient qu’un. Puis il se retourne d’un ton farce vers Rimbaud, qu’il finit par souffleter (il s’agit d’une comédie !) et c’est le tutoiement qui est de règle avec lui.
    Contrairement à ce que laisse supposer Eddie Breuil, il me semble que l’ironie est dirigé en fait davantage contre l’éditeur des oeuvres que Rimbaud lui-même « Vous qui coiffez les gens vous voilà bien coiffé/ Je n’aurai qu’un petit le bonnet étoffé » Le deuxième vers n’est-il pas aussi un aveu de contribution (mais dans quelle mesure? tout est là) ? « Déjà s’en mord un doigt votre grande niaise » (Dans cette farce, la grande niaise ne peut être selon moi que Rimbaud.)
    L’ironie de la dernière strophe est dès lors assez évidente. Non les oeuvres complètes du sieur Rimbaud, ce n’est pas « absurde », « ridicule », « dégoûtant ». mais de la meilleure poésie comme vous le suggérez bien obligeamment, Monsieur le préfacier, et toi, Rimbaud, si tu tiens à garder une attitude de mépris, réserve-la à tes vers (tel est le sens de la formulation un peu baroque : « …cirés par antithèse ») et exempte de ton blâme la prose qui pourrait bien être mienne…

    Quoi qu’on en pense, c’est le seul avis jamais exprimé par Germain Nouveau sur cette épineuse question.

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